Tournants
par Jean-Michel Frodon
Consacrer ce mois-ci un dossier à l'arrivée désormais massive de films en relief, c'est prendre acte d'une évolution dont on est loin de mesurer encore toute l'ampleur et toutes les conséquences. Mais ce phénomène, quoi qu'il advienne, réinterroge notre position de spectateur, la nature de notre attente envers les films, notre relation avec le cinéma tel qu'il existe depuis sa naissance. Toujours, depuis Bazin, les Cahiers ont accueilli avec une curiosité où se mêlent gourmandise et esprit critique les grands changements techniques qui à la fois transforment le cinéma et aident à mieux le comprendre, l'éventuelle généralisation de la 3D permise par l'essor du numérique y invite à nouveau. Réactivation d'une hypothèse contenue depuis l'origine dans l'invention même du cinéma, la 3D porte des promesses, mais aussi le danger d'une hégémonie accrue d'un certain type de spectacle cinématographique. Pour toutes ces raisons, il importe d'essayer de comprendre « comment ça marche ». C'est pourquoi nous avons voulu que ce dossier soit principalement technique, puisque nous en sommes encore aux prémices de la connaissance de ce qui est en train de se mettre en place.
Au moment où se produit cette nouveauté, il est tout aussi passionnant de constater que la pensée du cinéma continue de se renouveler, y compris en reprenant à nouveaux frais son histoire depuis l'origine. C'est ce que fait l'ouvrage décisif de Raymond Bellour, Le Corps du cinéma, auquel nous consacrons également un ensemble de textes. Encore complètement différent, et pourtant synchrone de cette puissance de renouvellement et de cet appel d'air théorique, l'occasion s'est présentée de décrire avec ce numéro une cinématographie nationale étonnamment vivace et diverse, rarement considérée à sa juste place. Au-delà du cas d'espèce, le supplément dédié au cinéma turc est, lui aussi, une manière de prendre acte de ce qui ne cesse de se reconstruire, de s'inventer, et qui est l'existence protéiforme de cet être incroyablement vivant qu'on nomme cinéma.
Se transformer pour continuer, pour exister au présent, pour fabriquer l'avenir, c'est aussi, toute proportion gardée, ce qui est en train de se produire pour les Cahiers du cinéma, et pour moi qui écris ces lignes puisque je quitte la direction de la rédaction de la revue. Que les Cahiers soient en ce moment dans une phase de changement est à mes yeux une excellente nouvelle. Mais avec leur rachat par Phaidon Press, les Cahiers - la revue mais aussi tout ce qui vit sous l'appellation « Cahiers du cinéma » : livres, DVD, site, innombrables partenariats... - disposent aujourd'hui de perspectives nouvelles, nombreuses, prometteuses, qu'il s'agisse de leur existence sur papier et sur d'autres supports, en France et à l'étranger. Les Cahiers ont 58 ans, ils ont changé dix fois, il est heureux et vital qu'ils changent encore. Qu'ils changent pour rester les Cahiers.
L'idée critique forgée dans ces pages depuis près de soixante ans, cette idée où l'esthétique est la pierre de touche éthique et politique de tout jugement de goût, jugement sur lequel se fonde une aventure de la pensée, reste selon moi plus nécessaire et plus pertinente que jamais. Il importe que de nouveaux critiques poursuivent, différemment, la même tâche. De nouveaux « écrivains de cinéma », comme nous appelle Desplechin, et ce n'est pas un mince honneur ni une mince exigence. Il est nécessaire et désirable qu'ils réinventent ce que tant de rédactions successives de la revue ont fait, ce que nous avons fait collectivement durant les six ans où j'ai dirigé cette rédaction, avec Emmanuel Burdeau comme rédacteur en chef et avec ceux et celles qui ont constitué la rédaction de la revue. C'est, en signant ce soixante-sixième et dernier éditorial, mon espoir, pour les Cahiers, pour le cinéma, pour ici et maintenant.



